A la page pour la journée du livre

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À l’heure du foisonnement de l’image, de la télévision et des nouvelles technologies, l’importance accordée à la parole et à la transmission continue grandement à prendre corps dans les histoires que l’on raconte.

 

D’ailleurs, depuis tout temps, l’homme ne cesse d’inventer des histoires et de les raconter. Raconter des histoires c’est tout d’abord provoquer un moment de plaisir à partager, c’est nourrir la relation, partager des sentiments, des émotions.

 

L’enfant a besoin de paroles, le langage verbal l’accompagne dès le début dans son développement et ce bien avant qu’il puisse s’en servir lui-même. En effet, même si le sens n’est pas entièrement compris, l’enfant peut se saisir de ce qu’on va lui proposer.

 

Le livre est donc un support de l’échange entre l’adulte et l’enfant. Les jeunes enfants sont tout particulièrement sensibles aux intonations empruntées par la voix, aux mimiques du visage, et à la répétition. Celle-ci va permettre à l’enfant de trouver et retrouver à souhait la permanence du plaisir à partager.

 

« La répétition d’une histoire connue, sa permanence face à la discontinuité des relations prend une valeur par son caractère prévisible » dit Marie Bonnafé dans son ouvrage Les livres c’est bon pour les bébés.

M. Bonnafé, Les livres c’est bon pour les bébés, collection pluriel, Édition Hachette littératures.

 

Raconter des histoires c’est donc participer au développement de l’enfant, même s’il est difficile de mesurer l’attention portée par l’enfant, le rôle de l’adulte est d’éveiller et de satisfaire la curiosité spontanée manifestée par celui-ci.

 

Les histoires se présentent sous plusieurs formes avec une déclinaison des comptines les plus simples jusqu’aux contes les plus connus par nous tous en version orale ou écrite dans les livres. Le livre met tout en mouvement, la page, l’image, le texte, les couleurs, les caractères petits et gros, la présence, la voix du lecteur et ses grains. C’est une véritable chorégraphie ouverte qui s’offre à l’enfant.

 

Le livre est avant tout un objet à manipuler par l’enfant, il sollicite une approche sensorielle globale. « En manipulant le livre à l’envers ou à l’endroit cela importe peu l’enfant arpente la construction de l’histoire de multiples façons » (Marie Bonnafé).

 

Le livre est un objet affectif auquel l’enfant s’attache comme à un jouet, il éprouve le besoin de le goûter, le mâcher, le regarder, le tourner et retourner par plaisir de tourner les pages, le tirer, sauter dessus… Il est donc nécessaire de leur laisser à disposition des livres « qui ne risquent rien » pour la vision sacralisante que l’adulte peut parfois se faire du livre. L’enfant réagit physiquement en simultané avec son ressenti du moment et c’est au travers de tous ces temps multiples de manipulation qu’il pourra se familiariser et s’approprier le livre.

 

Mais le livre c’est surtout des images à regarder, une histoire à écouter. Le livre va parler à l’enfant par l’intermédiaire de l’adulte qui l’accompagne dans sa découverte de l’histoire et même si l’enfant ne passe pas par un raisonnement c’est un bain langagier qui lui est proposé, une ouverture vers un monde qui n’existe qu’en images (illustrations ou images mentales).

 

Toutes les images mentales ne sont pas encore en place chez l’enfant de moins de trois ans mais en pleine construction de même que son langage. Le bain langagier fait donc partie intégrante de son imprégnation, de son ouverture vers le monde. C’est à partir de ce vocabulaire que les enfants vont pouvoir se créer leurs représentations mentales associées à un mot.

 

Approcher les mots, avoir accès à un vocabulaire riche de mots inconnus ou mystérieux, entendre des formes nouvelles et diversifiées de constructions de phrases sont tout autant d’expériences indispensables au jeune enfant.

 

La rencontre autour d’un livre met donc en relation le livre, l’espace du livre, une communauté d’écoute, des réactions partagées et individuelles, un voyage à travers une langue, et sa musicalité, du sens et du non-sens qui autorise l’échappée vers l’extraordinaire, l’imaginaire.

 

Le livre propose une mise en forme du monde à l’enfant. Grâce aux récits qui lui sont racontés l’enfant va recevoir des modèles pour penser le monde et ainsi le construire à sa façon. Le livre cultive l’imaginaire et ouvre des dimensions à l’enfant qu’il serait incapable de découvrir seul.

 

Dans l’enceinte de la fiction proposée l’enfant va accéder à des connaissances sans en faire l’expérience directe et réelle. Cette mise à distance permet à l’enfant d’organiser ses sensations, ses sentiments et d’explorer sans être exposé. C’est une manière de mettre de l’ordre dans son monde intérieur.

 

Si on prend l’exemple du conte, l’affectivité est grandement exploitée par l’imaginaire. En éveillant des émotions chez l’enfant, cela lui offre la possibilité de décharger de l’agressivité sur le personnage du méchant. L’expression verbale de ce sentiment peut éviter l’agression physique de l’Autre. Recevoir une histoire c’est en quelque sorte être sur un terrain d’essai, un brouillon pour organiser sa vie. Le livre est donc connaissance de choses, de personnes, de situations.

 

L’enfant va aimer particulièrement une situation qui le touche et dans laquelle il peut retrouver une émotion ou un sentiment déjà vécu. L’imaginaire vient donc s’associer à l’expérience de l’enfant pour l’aide à interpréter la réalité.

 

L’histoire l’aidera à voir plus clair sans ses émotions, à saisir ses difficultés avec le monde et les autres, et lui proposera des solutions selon ses intérêts et besoins du moment. Pour l’adulte, il s’agit de rendre accessible le récit aux enfants sans pour autant bêtifier !

 

Il est important de ne pas modifier le texte, l’enfant doit retrouver la même histoire à chaque lecture. En effet, comme cité précédemment, la répétition sert à élaborer un point de repère et d’assurance.

 

La délimitation de l’espace par un tapis au sol, par exemple, peut permettre de définir de manière très claire les deux espaces : espace public, et espace de celui qui raconte pour permettre aux différentes écoutes de cohabiter. En effet, lorsqu’un adulte raconte une histoire à un groupe chacun sera pris par l’histoire à sa façon et acceptera les différentes réactions individuelles mais partagées. Cependant, cela est toujours délicat pour l’adulte de définir ce qu’il peut permettre ou pas.

 

Il est important de garder en tête que pour l’enfant être à l’écoute d’une histoire c’est aussi retenir un adulte auprès de lui. Cela lui laisse le loisir d’observer l’adulte et cela alimente les conditions de sécurité affective nécessaire au bon déroulement de cet échange.

 

Inventer un rituel d’organisation de début et de fin va pouvoir servir à initier au plaisir de l’écoute et préparer à recevoir l’histoire en favorisant un retour au calme et en générant un sentiment d’apaisement pour faciliter la concentration. D’autre part, cela va structurer le temps et rassurer l’enfant. C’est parce que ce cadre sera posé que des initiatives et des risques pourront se prendre.

 

En effet, il n’existe pas pour l’enfant de ligne de démarcation entre la fiction et la réalité, la pensée animiste (théorie de Jean Piaget) de l’enfant lui permet une proximité avec les personnages qui favorise la possibilité de s’identifier, car il n’y pas de distinction entre ce qui est inanimé et ce qui vit.

 

Pour l’enfant qui écoute une histoire ce qui est en jeu c’est donc la mise en ordre de son monde intérieur avec la possibilité qui lui est offerte de s’identifier, le sortant ainsi de son « égocentrisme ».

 

Selon Bruno Bettelheim, (1903-1990) psychiatre et pédagogue, les enfants ont besoin de l’appui de la magie pour pouvoir affronter la vie, aussi les paysages humains que proposent les histoires que l’on raconte éclairent l’enfant sur lui-même et favorisent le développement de sa personnalité.

 

Voir un personnage vivre des moments angoissants peut permettre à l’enfant de se projeter et de gérer ses propres peurs à partir du moment où le personnage lui-même combat ses angoisses ; il prend conscience ainsi qu’il n’est pas tout seul au monde à vivre cette situation. Jouer avec la peur pour la surmonter est une des possibilités offertes par l’histoire.

 

Cela demande toute la bienveillance de l’adulte qui raconte car au-delà du plaisir de raconter, du plaisir des mots, l’adulte ne doit pas chercher à inscrire sa subjectivité dans le récit pour que celui-ci soit le plus objectif possible.

 

La signification n’est certes pas intangible mais il est souhaitable de laisser l’enfant élaborer son propre chemin à emprunter pour penser l’histoire, pour interroger ce qui y est représenté à son rythme.

 

L’essentiel est avant tout d’aimer l’histoire que l’on raconte et de rester à l’intérieur d’elle. Il faut avoir son propre style de narration sans chercher à imiter quelqu’un d’autre pour préserver cette authenticité. Certaines personnes vont se sentir plus à l’aise en changeant leur voix, tandis que d’autres vont emprunter le même ton tout au long de l’histoire. Ce qui compte c’est de se sentir bien.

 

On peut également envisager l’utilisation de supports (marionnettes, jeux de doigts, instruments, photos…) utilisés comme médiateurs de l’histoire. L’important est que ces supports ne prennent pas toute la place au détriment de celle-ci. Par définition, le support est une base qui aide et sur laquelle on s’appuie ; mais il est important que l’objet quel qu’il soit reste soumis aux mots. Écouter des histoires ce serait donc une façon de travailler l’imaginaire, de le nourrir.

 

Dans notre société où la télévision joue un grand rôle il est important que les enfants s’expérimentent à écouter et recevoir des histoires. Cela lui permet de continuer à rêver et à grandir.